Du carnaval au carême

Des bruits et de l’agitation du carnaval, on passe immédiatement à l’austérité et au recueillement du carême. Quel contraste, quelle transition brutale ! D’un jour à l’autre, les masques tombent et une croix de cendres efface toutes les différences entre les personnes.

Traduit de l’allemand par Yvan Mudry

La transition s’accompagne d’un changement d’horizon : le regard, précédemment tourné vers l’extérieur, se tourne désormais vers l’intérieur. Alors que les jours de carnaval invitent à sortir de soi, les semaines de carême permettent d’être à l’écoute de soi. Il est intéressant de noter que le carnaval précède le carême, et pas le contraire. Je peux d’abord me glisser dans des vêtements inhabituels et faire comme si j’étais quelqu’un d’autre. Qui suis-je ? Quelle apparence pourrais-je avoir ? Le carnaval permet de répondre à ces questions de manière ludique, en disant de soi des choses improbables. La démarche permet de découvrir de nouveaux côtés de soi, et peut-être même des dons reçus de Dieu. Lorsque nous ne nous en tenons plus à nos rôles ordinaires, nous nous percevons d’une autre manière. Et l’effet que nous avons sur les autres varie aussi en fonction de nos déguisements. Ces expériences faites à la période du carnaval ont un impact sur ce que nous vivons durant le carême. Car alors aussi, ce qui est en jeu finalement, c’est nous-mêmes, notre rapport au monde, notre relation à Dieu.

Deux extrêmes ?

Il serait donc réducteur d’opposer du tout au tout le carnaval et le carême : d’un côté, la vie débridée, toute en extériorité, de l’autre, le recueillement contemplatif et l’intériorité. Le carnaval n’exclut pas une forme d’introspection, et celle-ci ne dit pas tout du carême. Le mot lui-même le fait comprendre : des démarches concrètes, comme le jeûne, sont recommandées durant cette période. Le carême comme le carnaval s’accompagnent d’attitudes particulières, aussi bien du corps que de l’esprit. Les deux n’en sont pas moins en opposition, le carnaval misant sur l’amplification, le plus, et le carême sur la réduction, le moins. Mais dans ce cas, s’il y a renoncement, il n’y a pas pour autant manque – s’il y a un moins quelque part, un plus est ajouté ailleurs. Le retrait peut donc être considéré comme un moment d’un chemin menant à Pâques. Le but sera atteint quelle que soit la dose de renoncement préalable. Mais la manière dont Pâques et les semaines précédentes seront vécus dépendra de ce qui a été entrepris durant toute la période.

Trois éléments

Le carême ne se résume pas à un simple jeûne. Si la tradition dit qu’il faut s’abstenir de consommer certains produits – on peut également choisir soi-même ce à quoi on renonce –, elle recommande aussi vivement ces deux démarches durant les sept semaines de pénitence précédant Pâques : prier et venir en aide à son prochain1

La prière est incontestablement la démarche de base. Tournant vers Dieu l’être intérieur, elle donne un fondement au jeûne du corps. L’Église invite à rencontrer Dieu de cette manière tout au long de l’année, et elle offre différents moyens de le faire. Mais la prière est encore plus vivement recommandée durant les semaines du carême. Celui-ci n’est donc pas qu’un temps d’autoflagellation. Il ouvre un espace où il est possible, face à Dieu, de réfléchir plus profondément à soi et à sa vie.

Le jeûne extérieur, le renoncement à l’ordinaire peut aider à accomplir cette démarche. Certes, modifier son quotidien, rompre certains rythmes peut désorienter. Mais qui sort de la routine voit parfois s’ouvrir de nouveaux chemins ; il ou elle peut revenir sur certains choix. Renoncer à quelque chose, c’est faire de la place pour autre chose – souvent sans savoir préalablement de quoi il s’agit précisément. Dans ce sens, jeûner c’est reconnaître qu’on ne fait pas de la vie ce qu’on veut, que celle-ci ne peut pas être planifiée ni programmée de part en part. C’est un présent qui n’est pas offert une seule fois, à la naissance, mais qui peut être reçu (et modelé) à chaque instant, à chaque respiration. Jeûner, c’est ainsi se rappeler une fois encore que la vie est un cadeau.

Cela dit, qui jeûne ne se préoccupe pas uniquement de soi. Un troisième élément, le soutien apporté aux autres ou la générosité fait partie du jeûne au même titre que le renoncement lui-même. Qui jeûne se tourne aussi vers les autres et vers le monde. Ce n’est pas un hasard si les grandes œuvres d’entraide des Églises – l’Action de Carême et Pain pour le prochain – font connaître leurs projets surtout pendant le carême. Qui perçoit que sa vie est un cadeau fait plus facilement des dons et partage plus volontiers avec les autres. Alors moins, c’est vraiment plus : ce que j’offre et dont je ne dispose plus peut changer la vie d’autres personnes. Dans ce cas, donner, ce n’est pas seulement redistribuer des biens, car la générosité peut aussi renforcer des liens. Elle permet d’approfondir ce savoir : tous ensemble, nous formons une grande communauté. Appartenant à une même humanité, nous sommes responsables les uns des autres. Nous devons veiller à ce que chacune, chacun dispose des biens nécessaires à la vie, des biens créés eux aussi par Dieu.

Une fois par an

Il y a plusieurs moments de jeûne dans l’année liturgique. Le carême, les quarante jours précédant la fête de Pâques constituent la plus longue période de privation et aussi la plus importante. Chaque année, croyantes et croyants se préparent à célébrer la résurrection de Jésus-Christ en priant, en jeûnant et en faisant des dons. Ne faut-il voir là qu’un simple temps de recueillement, revenant année après année ? Le carême peut-il au contraire changer la vie en permettant de s’engager durablement sur de nouveaux chemins ? S’il est censé transformer le regard porté sur soi, sur les autres et sur Dieu, alors il peut être autre chose qu’une démarche répétitive, dont il n’y a rien à attendre. Ce n’est pas un hasard s’il est aussi appelé « temps du renouveau ». Chaque fois, quelque chose d’inédit peut se produire. Les pratiques peuvent changer, d’autres engagements peuvent être pris ; la démarche peut aussi conduire en des lieux inattendus. Impossible de se faire une idée claire de la résurrection, mais nous disposons néanmoins de quelques repères pour la penser. Avant Pâques, difficile de savoir comment la fête sera vécue, quelles émotions elle suscitera, quelles certitudes habiteront le cœur. Mais l’expérience pascale dépendra assurément du chemin emprunté durant les semaines précédant la fête.

Le carnaval et le carême reviennent chaque année. Ces deux temps sont une occasion de s’interroger en profondeur sur soi et sur sa vie, et d’y voir ainsi plus clair. La démarche prend du temps, elle ne se limite pas à une simple réflexion. Le carnaval et le carême proposent différents moyens pour traduire ses idées sous une forme concrète. À nous de choisir, chaque fois, les chemins que nous entendons emprunter pour aller vers Pâques.

  1. Cf. Catéchisme de l’Église catholique n. 1434, https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P46.HTM (28.04.2022).

     

    Crédits photos: Couverture : Masques à Venise, unsplash@tomvog / Image 1 : Carnaval annuel de Bâle, unsplash@uconrad / Image 2 : Prier avec une Bible, unsplash@patrickian4 / Image 3 : Figurine en bois. Jésus sur la croix, unsplash@ruisilvasj

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