Le bonheur des débuts

« Débutante », voilà un titre surprenant pour une biographie. C’est pourtant celui qui figure sur la couverture du livre évoquant le parcours de la théologienne protestante Bärbel Wartenberg-Potter, qui fut évêque de l’Église luthérienne de Lübeck et devint célèbre dans le monde entier pour son engagement œcuménique.

Traduit de l’allemand par Yvan Mudry

Dans tout commencement, il y a quelque chose de magique, écrivait Hermann Hesse. Bärbel Wartenberg-Potter (née en 1943) parle, elle, d’un bonheur des débuts : on pénètre sur un territoire inconnu, où on peut ouvrir une nouvelle voie, parce qu’il n’y a pas de chemin à suivre. Mais elle n’oublie pas pour autant que les premiers pas sont difficiles :

« On ne sait pas encore comment s’y prendre. On fait des erreurs. On évalue mal les situations. On utilise d’anciens critères inadaptés, on crée des malentendus, on échoue, on blesse les autres. J’ai souvent mis les pieds dans le plat. »1

La théologienne a vécu en Afrique du Sud, à Genève, à New York et dans les Caraïbes. Elle a franchi de nombreuses frontières, et pas seulement géographiques. Elle voulait penser autrement et modifier mille choses. Elle perd son premier enfant peu après sa naissance, puis son deuxième. On imagine à quel point il peut être difficile de prendre un (nouveau) départ après de tels coups du sort. Des chants et des prières l’ont aidée à passer le cap.

« Un de mes traits de caractère m’a aidée […] : je suis une personne qui aime la répétition. Un chant, une histoire, une expérience font longuement leur chemin en moi, remontent à la surface, puis disparaissent, puis reviennent et m’appellent à me situer. En écoutant, en chantant, en racontant encore et encore, une expérience s’étoffe. Je peux m’y accrocher, elle devient acceptable, communicable. Elle devient pour moi un irremplaçable trésor de vie. »2

Ce qui compte, explique-t-elle, c’est de raconter ce qui s’est passé.

Au commencement

L’expérience évoquée rappelle la Bible. Comme pour asseoir la tradition, celle-ci offre dès la première page un texte poétique, dont les mots résonnent, sur lequel les Israélites, dès leur exil à Babylone, peuvent s’appuyer. C’est le célèbre récit des origines divines : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » (Genèse 1,1) La page ne décrit pas la venue au monde des choses, il évoque la puissance créatrice de Dieu. Dieu fait quelque chose du monde, il le fait étinceler, il crée un lieu de vie pour tous les êtres. Le texte n’explique rien. Dans une période de crise, il console, il maintient allumée la flamme de la vie et de la justice. Même lorsque le désert paraît s’étendre et que la vie semble vaine, même lorsque des menaces pèsent et que la fin paraît venue, la vie n’a pas dit son dernier mot. Dieu n’a pas quitté ce monde, sa puissance créatrice continue à œuvrer. Dieu crée – grâce à lui, il y a de la lumière et de la place pour chacune et chacun3!

Il faut que les choses changent

Le récit déploie un horizon de sens dans un monde en devenir – Paul dit que la création souffre comme une femme qui accouche, parce qu’une libération est nécessaire4. Dans ce monde, les humains ont cette mission : poursuivre l’œuvre créatrice de Dieu en faisant confiance à la dynamique du bien. Chaque naissance, chaque enfant est un nouveau départ, comme tout pardon donné ou tout geste créatif. Comme chaque aube, écrit Bärbel Wartenberg-Potter :

« J’ouvre les yeux : ce jour, quoi qu’il m’apporte, est un cadeau de Dieu. Dieu m’offre la respiration, la vision, la force, grande ou petite, le courage d’exister. C’est une grâce. Il ne va pas de soi que je vive. Mes enfants ne sont plus en vie. Il ne va pas de soi que le soleil se lève, que le vent du matin souffle. »5

Tous les jours ne sont pas lumineux… Le récit du commencement renvoie aux rythmes de la vie, au jour et à la nuit, à la lumière et aux ténèbres. Tous les jours ne sont pas lumineux et notre regard est souvent éteint. Si Dieu ne tourne pas le dos au monde, il reste l’inconnu qui a passé6.

« Les figures qui prient dans la Bible savent par expérience que Dieu est parfois proche et parfois éloigné de nous. C’est pourquoi elles se plaignent du retard pris par Dieu : « Combien de temps encore ? », « Resteras-tu toujours loin de moi ? », « Ne tarde pas ! »7

Croire signifie aussi ne pas s’installer, garder des espaces ouverts, prendre le large et faire crédit aux commencements. Chrétiennes, chrétiens, nos pas ne sont que des premiers pas, qu’ils soient courageux ou hésitants, spectaculaires ou presque imperceptibles. Et ces premiers pas sont au service de la dynamique divine du bien.

  1. Cf. Bärbel Wartenberg-Potter: Anfängerin. Zeitgeschichten meines Lebens, Gütersloh 2013, p. 14.
  2. Bärbel Wartenberg-Potter: Anfängerin, p. 71.
  3. Cf. Andreas Benk: Die Schöpfung als Vision einer gerechten Welt. Die Relecture biblischer Schöpfungstexte als Befreiungstheologie, dans: Bibel und Kirche (2021), p. 2-9. Georg Steins: «Für alle(s) gibt es eine Zeit!» Schöpfung als Rhythmisierung des Lebens. Bibelarbeit zu Gen 1,1-2,3, dans: Bettina Eltrop (éd.): Frauenrythmus. FrauenBibelArbeit vol. 9, Stuttgart 2002, p. 20-30.
  4. Cf. Lettre à la communauté de Rome 8,22.
  5. Bärbel Wartenberg-Potter: Anfängerin, p. 58.
  6. Cf. Angela Büchel Sladkovic: Place au vide, sur: https://question-de-foi.ch/2023/04/04/place-au-vide/ (19.04.2023)
  7. Georg Steins: Für alle(s), p. 27.

     

    Crédits photos: Couverture : Perce-neige. Unsplash@j_blueberry / Image 1 : New York dans la nuit. Unsplash@matteocatanese / Image 2 : Une main qui se tend vers le soleil. Unsplash@aamin_in / Image 3 : Des mains en prière. Unsplash@reskp

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