Scander le temps, rythmer ses journées

Dans les couvents et les monastères, aux moments clés de la journée, on prie le bréviaire ou la liturgie des heures. Mais cette pratique – rythmer ses journées et leur donner une coloration particulière au moyen de la prière – n’est pas réservée aux religieuses et religieux. Toute personne qui suit le Christ est invitée à l’adopter.

Traduit de l’allemand par Yvan Mudry

« Il devrait y avoir plus que 24 heures dans une journée ! » N’est-ce pas là ce que nous nous disons parfois, le soir, lorsque nous n’avons pas pu faire tout ce que nous voulions ? Non seulement nous avons l’impression que les heures passent à une vitesse folle, mais encore nous nous sentons mis sous pression. C’est comme si nous devions accomplir en permanence plusieurs tâches en même temps, et que nous n’étions jamais tout à fait à la hauteur des exigences requises ou des attentes placées en nous.

J’ai fait une fois une pause de plusieurs mois dans ma vie professionnelle, et j’ai vécu dans un monastère, où je participais aux prières quotidiennes. L’alternance entre temps de travail et de prière, activité et contemplation, qui rythmait la journée, a été pour moi une expérience bienfaisante. La structuration de la journée m’a aidé à voir plus clair en moi. Elle m’imposait des obligations, c’est vrai, mais elle dégageait aussi des plages de temps dont je pouvais faire absolument ce que je voulais.

Monastère bénédictin de Saint-Jean, Val Müstair

Bien agencer sa journée grâce à la prière

Les trois religions abrahamiques – le judaïsme, le christianisme et l’islam – recommandent de prier plusieurs fois par jour, à des heures fixes.

Dans le judaïsme, l’histoire du salut est revécue chaque jour. Dans leur prière du soir, les Juifs orthodoxes se souviennent de l’Exode, de la libération du peuple d’Israël réduit en esclavage et de la sortie d’Égypte, et dans celle du matin, de l’Alliance conclue au Sinaï. Ils prient aussi dans l’après-midi.

Les adultes de confession musulmane doivent prier cinq fois par jour. Ces prières quotidiennes constituent l’un des piliers de l’islam.

Dès les premiers temps du christianisme, les fidèles prient trois fois par jour, de préférence aux moments de transition entre la nuit et le jour, et entre le jour et la nuit, et lorsque le soleil est au zénith, au milieu de la journée.

Cette pratique se fonde sur la recommandation de l’apôtre Paul : « Priez sans cesse. » (1re Lettre aux Thessaloniciens 5,17). Elle est aussi liée à cette conviction des premières communautés chrétiennes : le retour du Christ est imminent. Certes, il n’était pas possible de passer tout son temps en prière, parce qu’il fallait travailler et prendre soin de sa famille. Mais grâce aux temps de prière réguliers, la journée tout entière était tournée vers le Christ, qui pouvait venir à tout instant. Les communautés disaient que le Christ, « lumière du monde » (Évangile de Jean 8,12 ; 9,5), était le vrai soleil qui chasse les ténèbres (prière du matin) et illumine la journée (prière de midi), mais ne disparaît pas à l’horizon le soir ou à l’heure de la mort (prière du soir).

Dans les communautés urbaines chrétiennes, dès le 4e siècle, les fidèles se réunissaient le matin et le soir, avant et après le travail, pour prier ensemble. Les hymnes et les psaumes chantés étaient choisis en fonction de l’heure. Le Psaume 63 par exemple était chanté le matin, et le Psaume 141 le soir. Lorsque la nuit tombait, on allumait solennellement une lumière, symbole du Christ.

De son côté, la règle suivie dans les monastères bénédictins, remontant à Benoît de Nursie (480-547), évoque sept moments de prière durant la journée, et un la nuit. Toutes les communautés religieuses s’en sont inspirées.

Une pause dans sa journée

Dans l’Antiquité tardive, la majorité des communautés chrétiennes ont cessé de se réunir pour la prière à plusieurs moments de la journée, et cela pour des raisons pratiques et théologiques. C’est alors que la liturgie des heures est devenue l’apanage des communautés religieuses et des milieux cléricaux.

À partir du 15e siècle, les prêtres de paroisse ont récité ces prières de plus en plus souvent seuls, en utilisant un livre destiné à cet usage, le bréviaire (du latin breviarium, mot signifiant « extrait », « résumé »).

En Angleterre, la prière commune du matin et du soir a été réintroduite dans les paroisses à l’époque de la Réforme. La pratique existe aujourd’hui encore dans les cathédrales.

Les « simples » fidèles ont remplacé en partie les anciennes prières par la récitation du rosaire ou de l’Angélus (« ange » en latin). À trois moments de la journée, la cloche de l’église sonnait et les personnes qui travaillaient dans les champs s’arrêtaient pour réciter cette courte prière évoquant l’Incarnation de Dieu et commençant par ces mots : « L’ange du Seigneur apporta l’annonce à Marie » (la prière tire son nom du premier mot de la formule). Aujourd’hui encore, on peut entendre ici et là sonner la cloche de l’Angélus à 6 heures, à 12 heures et à 18 heures.

Quand la société s’est sécularisée, la piété populaire traditionnelle a perdu beaucoup de terrain. Il n’empêche, les fidèles ont toujours besoin de prier et de se recueillir. Signe qui ne trompe pas, des personnes croyantes de toutes les religions se rendent aujourd’hui encore dans les églises des centres-villes et des lieux de pèlerinage, y allument des bougies ou font part, par écrit, de leurs intentions de prière.

Une sorte de rituel

Mais comment accorder du temps à la prière sans qu’elle devienne une obligation parmi d’autres dans un quotidien où il y a déjà mille choses à faire ?

François de Sales (1567-1622), évêque de Genève, aurait dit : « Une demi-heure de méditation est essentielle sauf quand on est très occupé. Alors une heure est nécessaire. » Autrement dit, c’est précisément les jours où nous avons beaucoup à faire que nous devrions prendre du temps pour prier. Et puis, il vaut mieux prier régulièrement que longuement mais rarement, ou fréquemment.

Comment faire ? Le plus simple, c’est sans doute d’associer la prière à une activité quotidienne qui est devenue comme un rituel. Lorsque nous sommes à table, nous pouvons ainsi remercier Dieu pour la nourriture que nous mangeons et la présence des personnes qui sont à nos côtés. Le soir, par exemple avant de nous brosser les dents ou après, nous pouvons remettre entre les mains de Dieu ce que nous avons vécu durant la journée, les bonnes choses comme les moins bonnes, les heureuses rencontres comme les événements douloureux.

S’il est utile d’associer certains moments de la journée à la prière, il est aussi bon d’aménager un espace qui invite au recueillement, chez soi, où on peut par exemple allumer une bougie, ou de prendre l’habitude de se rendre dans une chapelle ou une église où on se sent bien.

Dans bien des cas, les personnes qui prient régulièrement toutes seules désirent un jour le faire en compagnie d’autres personnes. C’est ainsi que se forment des cercles de prière, dans un cadre privé ou institutionnel. Ces groupes sont souvent œcuméniques, et ils prient un peu toujours de la même manière, en reprenant des éléments traditionnels, comme des hymnes, des psaumes ou le Notre Père. Cette approche a fait ses preuves, elle permet de prier sans grands préparatifs, et c’est comme si les textes ne perdaient jamais leur saveur.

Le concile Vatican II (1962-1965) et la réforme liturgique qui a suivi ont, d’une certaine manière, rendu aux fidèles la liturgie des heures en disant que cette prière était une tâche sacerdotale que toutes les personnes baptisées pouvaient accomplir. Il leur a alors été recommandé de prier ensemble et en public, le matin, les laudes (laudes signifie « louanges » en latin) et, le soir, les vêpres (vesper signifie « nuit », « soirée » en latin). Qu’est-ce qui fait de leurs prières communes une tâche sacerdotale ? C’est que, dans ce cas, ils ne prient pas seulement pour eux-mêmes, ils le font pour l’humanité et le monde entier. Jour après jour, ils maintiennent allumée la lampe de la foi en la venue de Jésus-Christ. Grâce à eux, Dieu n’est pas oublié, il vient au-devant du monde et le bénit.

Soixante ans après le Concile, les fidèles ne se sont pas encore vraiment familiarisés avec cette prière commune. Ils n’ont pas encore appris à en exploiter les trésors.

Qu’il s’agisse d’un simple bénédicité récité à table ou de vêpres solennelles, les prières ne sont pas des moments « sacrés » qui n’auraient rien à voir avec le temps profane. Grâce à elles, la personne croyante a conscience que la journée tout entière est « sainte », portée par Dieu, quelle que soit sa teneur, les tâches accomplies et les échecs subis. Impossible de dire le plus souvent « si cela est arrivé, c’est grâce à la prière ». Mais il y a bien des chances que, peu à peu, la personne qui prie régulièrement s’apaise, qu’elle devienne reconnaissante, qu’elle se sente portée et en sécurité, qu’elle découvre que sa vie a vraiment un sens. 1

  1. Crédits photographiques: Couverture : Ernest Biéler. En prière. Devant l’église Saint-Germain à Savièse. Huile sur toile 1886. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. / Image 1: Monastère bénédictin de Saint-Jean dans le Val Müstair, canton des Grisons. Wikimedia. Photo : Wladyslaw Sojka / Image 2: Prière sous le soleil du matin. Unsplash@aaronburden. / Image 3: Arc-en-ciel au-dessus d’une église avec une cloche. Unsplash@metinozer / Photo 4: Trois jeunes filles prient l’une pour l’autre.

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