Nous chantons, donc nous sommes

Quel est le point commun entre un concert pop, un match de football et un rassemblement de fidèles ? Dans les trois cas, des personnes sont réunies et chantent.

Traduit de l’allemand par Yvan Mudry

Où et quand chantons-nous aujourd’hui ensemble sans se forcer, sans se fixer aucun objectif et sans avoir d’attentes particulières ? Il y a très peu d’endroits où nous le faisons, reconnaissons-le.

Nous formons une communauté

Personne ne doit se dire que sa voix n’est pas assez belle, car l’objectif n’est pas de réaliser une performance artistique ni de se produire devant un public. Ici, les personnes qui écoutent sont celles qui chantent. Leur chant leur permet de faire exister l’événement, d’y participer activement et de se reconnaître en lui. Qui chante une chanson de Taylor Swift dit publiquement qu’il ou elle est un ou une « swiftie ». Qui chante dans un stade de foot soutient son équipe et reconnaît faire partie de ses fans.

Taylor Swift sur la tournée mondiale “1989”

Chanter lors d’un rassemblement de fidèles, c’est aussi participer, s’identifier à une communauté et le faire savoir. En chantant, nous prenons part à la célébration, nous apportons notre contribution, nous exprimons ensemble notre foi.

Le groupe ne doit exercer aucune pression. Il faut que chaque fidèle se sente libre, à tout moment, de faire entendre ou sa voix ou non. Il n’y a pas de lien entre la foi de quelqu’un et son chant. Une personne peut s’abstenir de chanter pour toutes sortes de raisons. Cela dit, la manière dont une communauté chante témoigne aussi de sa vitalité. « En chantant, l’Église et les chrétiens témoignent de leur foi. Ils disent en qui ils croient, ce qu’ils croient et comment ils croient. »1

Nous avons une longue tradition

Les communautés ont chanté dès les premiers temps du christianisme. Chanter, c’était pour elles témoigner d’une expérience spirituelle partagée en répondant à une inspiration de l’Esprit. Si elles chantaient, c’était aussi parce qu’elles avaient conscience de l’insuffisance des mots. Elles le faisaient pour louer Dieu, le remercier, lui adresser des demandes, mais aussi pour formuler des plaintes2.

Des chants sont évoqués dans la Bible. Moïse, Myriam et les Israélites entonnent un chant de victoire après la libération de l’esclavage et le passage de la mer Rouge (Exode 15). Des passages des psaumes étaient chantés. Jésus a sans doute chanté de tels textes. Il l’a fait, c’est sûr, après le dernier repas qu’il a partagé avec ses disciples (Évangile de Marc 14,26).

Le Nouveau Testament contient des textes qui étaient probablement chantés lors des célébrations communautaires (p. ex. Lettre aux Philippiens 2,5-11). Les communautés sont invitées par l’apôtre Paul à chanter à Dieu « des psaumes, des hymnes et des cantiques inspirés » (Lettre aux Colossiens 3,16). Un rapport du gouverneur romain Pline adressé à l’empereur Trajan indique qu’au 1er siècle, le chant était un trait caractéristique des communautés chrétiennes3.

Le grand rouleau de psaumes de Qumran avec sa transcription en hébreu, réalisé entre 30 et 50 après J.-C.

Il y a aussi eu des voix critiques dans les communautés, qui ont demandé que le chant occupe moins de place lors des célébrations et soit mieux « encadré ». Lorsque la liturgie s’est développée, à partir du 4e siècle, la responsabilité du chant a été confiée à des spécialistes : le chantre et les membres de la chorale, qui faisaient alors partie du clergé. Mais l’assemblée apportait toujours sa contribution, en chantant des acclamations ou des mélodies populaires. Ce n’est pas un hasard si les plus anciens chants d’église en allemand étaient à l’origine des strophes chantées par les fidèles lors de la récitation de litanies par exemple4.

Quand nous chantons les mêmes chants que les communautés d’autrefois, nous sommes en lien avec des fidèles qui ont vécu des siècles avant nous. Cela me touche, je dois l’avouer.

La réforme liturgique du Concile Vatican II (1962-1965) a remis en évidence l’importance du chant lors des célébrations communautaires. Le texte fondamental du Concile sur la liturgie évoque les « acclamations du peuple », les « réponses » et les « antiennes » avant de parler des chants5. Pour chanter ensemble, pas besoin de connaître le solfège. On le voit lors des réunions sportives : quelqu’un se lance et la foule « répond »6. La séquence « appel et réponse » (« call and response ») se retrouve très souvent, entre autres, dans les spirituals et les gospels7.

Nous apportons notre contribution

Tout le monde parle aujourd’hui de participation (collaboration). Celle-ci est mise en avant dans les milieux scolaires et professionnels, mais aussi associatifs, politiques et ecclésiaux.

Le dernier concile a valorisé au plus haut point la « participation active » (en latin « participatio actuosa »), en en faisant un concept théologique et ecclésiologique8 clé. Il a évoqué un « sacerdoce commun » en vertu duquel toutes les personnes baptisées ont le droit et le devoir d’apporter leur contribution à la liturgie9

Lorsqu’il est question de participation dans le cadre d’une célébration, on pense souvent à la clarté de la langue, à la simplicité et à la transparence des rites, à la collaboration des fidèles lors de l’élaboration de la célébration, à la lecture de textes ou de prières. Mais le document conciliaire sur la liturgie et les dispositions qui en éclairent le contenu affirment que c’est avant tout lors des chants que se réalise la « participation active »10.

Lorsque des personnes chantent ensemble, elles ne s’impliquent pas seulement à titre individuel en donnant de la voix. Elles prennent aussi part physiquement et émotionnellement à la cérémonie. Les hiérarchies et les structures de pouvoir n’ont plus la même importance. Fortes ou faibles, hautes ou basses, toutes les voix se mêlent.

Nous sommes l’Église

En faisant entendre leur voix, les personnes qui chantent apportent quelque chose qui leur est propre. Elles perçoivent aussi qu’elles appartiennent à une communauté qui les dépasse. Elles sont membres de cette communauté sans se perdre en elle. La foi des unes renforce celle des autres. Elles ont conscience que c’est ensemble qu’elles célèbrent Dieu11. Ce sont des fidèles adultes, en qui vit l’Église, qui est une communauté composée de membres très différents, mais unie et rassemblée dans le Christ12.

  1. Philipp Harnoncourt: Gesang und Musik im Gottesdienst, dans: Harald Schützeichel: Die Messe. Ein kirchenmusikalisches Handbuch, Düsseldorf 1991, p. 9-25, ici p. 15.
  2. Sur la théologie et l’histoire du chant, cf. Singen und Musizieren, dans: Gottesdienst der Kirche. Handbuch der Liturgiewissenschaft. Partie 3, Regensburg 2e éd. 1990, p. 131-179.
  3. Cf. Martin Hengel: Das Christuslied im frühesten Gottesdienst, dans: Weisheit Gottes – Weisheit der Welt. Vol. 1. éd. Walter Baier et al. St. Ottilien 1987, p. 257-404.
  4. Le nom de ces chants, « Leisen », reprend des éléments de la prière Kyrie eleison. Cf. Singen und Musizieren, dans: Gottesdienst der Kirche. Handbuch der Liturgiewissenschaft. Partie 3, Regensburg 2e éd. 1990, p. 131-179, ici p. 167.
  5. Constitution sur la sainte liturgie du Concile Vatican II n. 30, cf. https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19631204_sacrosanctum-concilium_fr.html (13.01.2025).
  6. Cf. Susanne Kübler: Die Kurve klingt
  7. Cf. l’article « Appel et réponse », https://fr.wikipedia.org/wiki/Appel_et_r%C3%A9ponse (13.01.2025).
  8. L’ecclésiologie est la partie de la théologie qui parle de l’Église.
  9. Constitution sur la sainte liturgie n. 14. De très nombreuses études ont été publiées sur ce thème. Cf. entre autres Josef-Anton Willa: Gottesdienst geht alle an, https://www.kirchenzeitung.ch/article/gottesdienst-geht-alle-an-5500: Schweizerische Kirchenzeitung; Julia Knop: Participatio actuosa: Liturgie feiern – Kirche sein, dans: Liturgie und Ökumene. Grundfragen der Liturgiewissenschaft im interkonfessionellen Gespräch. Éd. Birgit Jeggle-Merz/Benedikt Kranemann: Fribourg-en-Brisgau 2013, p. 240-254: Knop_049.pdf; Birgit Jeggle-Merz: Tätige Teilnahme in Sacrosanctum Concilium. Stolperstein oder Impulsgeber für gottesdienstliches Feiern heute?, dans: Liturgisches Jahrbuch 63 (2013), p. 153-166: Jeggle-Merz_070.pdf
  10. Constitution sur la liturgie n. 30.
  11. Cf. sur ce point les paragraphes «Musikalische Gemeinschaft» et «Kompetenz zur Teilnahme», dans: Achim Budde: Gemeinsame Tagzeiten. Stuttgart 2013, ici p. 166-173.
  12. Cf. Albert Gerhards: «Mehr als Worte sagt ein Lied.» Theologische Dimensionen des liturgischen Singens, dans: Musica Sacra 114 (1994), p. 509-513.

     

    Crédits photos: Couverture: Supporters de football dans un stade. unsplash@guoshiwushuang / Image 1: Taylor Swift lors de sa tournée mondiale « 1989 ». unsplash@chazmcgregor / Image 2: Le grand rouleau de psaumes de Qumran avec sa transcription en hébreu, réalisé entre 30 et 50 ap. J.-C. Wikimedia Commons, The Israel Antiquities Authority / Image 3: Feuille de chant. Unsplash@tylercallahan

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