Jésus était juif

Dans le Nouveau Testament, il est considéré comme allant de soi, et abondamment attesté, que Jésus était juif. Pourtant, cette réalité historique a été occultée et niée durant des siècles dans l’histoire de l’Église — un oubli qui s’est accompagné de persécutions antijuives et de pogroms d’une extrême violence. Il appartient donc aux Églises, de manière permanente, de maintenir vivant le souvenir de l’appartenance juive de Jésus.

Traduit de l’allemand par Alexander Gottet

Chaque fois que le conflit israélo-palestinien resurgit — comme c’est tragiquement le cas depuis le 7 octobre 2023 —, on assiste à une recrudescence d’antisémitisme et d’antijudaïsme religieux dans de nombreux pays et lieux. Tandis que l’antisémitisme repose sur des idéologies racistes et pseudo-ethniques, l’antijudaïsme religieux dévalorise la religion juive et discrimine les personnes en raison de leur foi. L’antijudaïsme religieux fut largement répandu dans les Églises chrétiennes au cours des siècles et s’accompagna de persécutions, d’expulsions et de massacres.1 C’est pourquoi la responsabilité des Églises est d’autant plus grande : elles doivent veiller à ce que jamais l’antijudaïsme ne renaisse. Les droits humains, y compris la liberté de religion, notamment pour les minorités religieuses, doivent être défendus partout avec la plus grande fermeté. S’agissant du Proche-Orient, le droit international doit impérativement être respecté — en Israël, en Palestine et partout dans le monde. Les injustices commises au Moyen-Orient ne doivent en aucun cas justifier ni l’antisémitisme, ni l’antijudaïsme, ni l’islamophobie.

Se souvenir que Jésus était juif constitue un moyen efficace de lutter contre l’antijudaïsme et constitue une base fondamentale pour les relations judéo-chrétiennes.2 Il est tout aussi essentiel pour la foi chrétienne de reconnaître cette réalité, car sans elle, il devient impossible de comprendre en profondeur la vie, l’action et la signification de Jésus. C’est pourquoi il convient de rappeler ici quelques éléments fondamentaux des Évangiles relatifs à l’appartenance juive de Jésus.

Marie et Joseph

Un enfant nouveau-né est considéré comme juif si sa mère l’est. Concernant Jésus, cela signifie que Marie était juive.3 Son nom, Marie — en hébreu Miryam — la rattache à une longue lignée de femmes juives, remontant jusqu’à Myriam, la sœur de Moïse : cette Myriam fut prophétesse et chanta, avec d’autres femmes, un cantique de libération à la sortie d’Égypte (Exode 15,20-21). Dans l’Évangile selon saint Luc, Marie est elle aussi présentée comme une jeune prophétesse, entonnant un hymne de louange à Dieu : le Magnificat (Luc 1,46-55), devenu célèbre. Les deux dernières strophes de ce cantique témoignent avec force de l’appartenance à la foi juive de Marie :

«54 Il est venu en aide à Israël son serviteur en souvenir de sa bonté, 55 comme il l’avait dit à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours.» (Évangile de Luc 1,54-55).

Joseph, bien entendu, était lui aussi juif. L’Évangile selon saint Matthieu commence par la généalogie de Jésus, d’Abraham jusqu’à Joseph (Évangile de Matthieu 1,1-17 ; cf. Évangile de Luc 3,23-38). Dans le récit de la Nativité, Joseph joue un rôle central : un ange du Seigneur lui apparaît en rêve à plusieurs reprises, à des moments décisifs (Évangile de Matthieu 1,20 ; 2,13.19-20). Le nom de Joseph, signifiant en hébreu « Que Dieu ajoute », et ses songes, l’apparentent fortement au patriarche Joseph du livre de la Genèse, l’un des douze fils de Jacob (cf. Genèse 37–50).4

Dans l’Évangile selon saint Matthieu, Jésus reproduit, en tant que nouveau-né, ce que le peuple d’Israël avait traversé plus d’un millénaire auparavant : la fuite en Égypte et le retour à la terre promise (cf. Genèse 37,1 à Josué).

Circoncision de Jésus, vers 1480 après J.-C., Brabant

La circoncision

Conformément à leur foi juive, Joseph et Marie firent circoncire leur fils le huitième jour (Évangile de Luc 2,21), selon le signe central d’appartenance à l’Alliance. La circoncision remonte à l’alliance « éternelle » conclue par Dieu avec Abraham et sa descendance (Genèse 17,10-14). À cette occasion, Marie et Joseph donnèrent à leur enfant le nom de Jésus — en hébreu Yéhoshoua, signifiant : « Dieu sauve ». Ce nom était aussi porté par Josué, successeur de Moïse (Josué 1,1). La célébration de la « circoncision et de l’imposition du nom » de Jésus apparut dès le VIe siècle dans les Églises d’Espagne et de Galice. À partir du XIIe siècle environ, diverses Églises d’Orient ainsi que l’Église romaine instituèrent la fête de la Circoncision au 1er janvier. Certaines Églises orientales la célèbrent encore aujourd’hui. Toutefois, dans l’Église catholique romaine, cette célébration fut supprimée en 1969 au profit d’une solennité dédiée à « Sainte Marie, Mère de Dieu ». Ce choix, en regard de la relation avec le judaïsme, ne peut être considéré comme heureux.

Présentation au temple

Immédiatement après la circoncision de Jésus, l’Évangile selon saint Luc rapporte un épisode qui témoigne, de manière éclatante, de la fidélité de Marie et de Joseph à la foi juive et à l’observance de la Torah avec leur fils:

« 22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, 23 – ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur – 24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons. » (Évangile de Luc 2,22-24 ; cf. Exode 12,2-4).

Dans de nombreuses Églises, y compris l’Église catholique romaine, la « Présentation du Seigneur » est célébrée le 2 février. La consécration du premier-né mentionnée dans l’Évangile selon saint Luc fait référence aux prescriptions données lors de l’exode d’Égypte (Exode 12,2.12). Le rituel de purification était, quant à lui, requis des femmes quarante jours après la naissance d’un fils (Lévitique 12).5 En raison de cette « purification » de Marie quarante jours après l’accouchement, le 2 février devint aussi, dans la tradition, la fête de la « Purification de la bienheureuse Vierge Marie » (en latin : Purificatio Beatae Mariae Virginis), appelée populairement « Chandeleur » (fête de la bénédiction des cierges). Contrairement à la « Circoncision du Seigneur », cette célébration fut maintenue et même renforcée comme fête du Seigneur lors de la réforme liturgique catholique des années 1960.

Représentation de Jésus au temple, Maître des panneaux de Polling, 1444 après J.-C.

Au Temple – « mon Père »

Le seul récit évangélique de l’enfance de Jésus commence ainsi : « Les parents de Jésus se rendaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque », puis relate comment, à l’âge de douze ans, Jésus resta au Temple de Jérusalem, où il interrogeait les scribes et les docteurs de la Loi (Luc 2,41-52). Ses parents ne remarquèrent pas immédiatement son absence ; et ce n’est qu’après trois jours de recherche qu’ils le retrouvèrent. Interrogé par sa mère, Jésus répondit selon l’Évangile de Luc : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » (Luc 2,49). Cette parole anticipe déjà, dans l’Évangile de Luc, ce qui deviendra central dans la relation que Jésus entretient avec Dieu à l’âge adulte : l’invocation de Dieu comme « Père ». Il s’agit là d’un rapport de confiance profonde : « qui d’entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? » (Évangile de Matthieu 7,9). Jésus invite aussi ses disciples à adopter cette confiance filiale envers Dieu, comme le montre la prière du Notre Père (Évangile de Matthieu 6,9-15 ; Évangile de Luc 11,2-4).

La métaphore de Dieu comme « Père » — ou « Mère », ou encore « Parent » — apparaît déjà dans l’Ancien Testament.6 Dieu y est, premièrement, qualifié de « Père » en rapport avec le roi davidique, qui est appelé « fils de Dieu » (par exemple, Psaume 2,6-7 ; 89,27-28) ; deuxièmement, en lien avec les justes, c’est-à-dire les craignant Dieu (cf. Malachie 3,17 ; Siracide 4,10 ; Sagesse 2,16-18 ; 3,1-3) ; et troisièmement, à propos du peuple d’Israël dans son ensemble, Dieu est comparé à un père (Deutéronome 1,31 ; 32,6 ; Ésaïe 63,16), voire à une mère : « Il en ira comme d’un homme que sa mère réconforte : c’est moi qui, ainsi, vous réconforterai» (Ésaïe 66,13).

Tentations repoussées

Après son baptême, Jésus est tenté durant quarante jours au désert par l’Adversaire. Selon les Évangiles de Matthieu et de Luc, il repousse chacune de ces trois tentations en s’appuyant sur des citations de la Torah. Face à la tentation de transformer les pierres en pain, il répond : « L’homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Évangile de Matthieu 4,4, citant Deutéronome 8,3). À la tentation d’accomplir un miracle spectaculaire pour prouver sa filiation divine, il oppose : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » (Évangile de Matthieu 4,7, citant Deutéronome 6,16). Enfin, à la tentation du pouvoir et de la domination, il répond : « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Évangile de Matthieu 4,10, citant Deutéronome 6,13). Ces réponses manifestent non seulement la connaissance profonde que Jésus avait des Écritures, mais aussi son enracinement personnel dans la tradition et la foi juives.

Moïse reçoit les Dix Commandements, Maître de San Vitale, Ravenne, avant 547 après J.-C.

Rabbi Jésus et le plus grand commandement

Fidèle à sa foi juive, Jésus se rendait à la synagogue le jour du sabbat, ce que souligne l’Évangile selon saint Luc : « suivant sa coutume » (Évangile de Luc 4,16). Plusieurs passages des Évangiles rapportent que Jésus enseignait dans les synagogues (cf. Évangile de Marc 6,1-6 et parallèles). Ses disciples l’appellent « Rabbi » (cf. Évangile de Marc 9,5 et autres occurrences), le reconnaissant ainsi comme maître — maître de la Torah, c’est-à-dire des cinq premiers livres de Moïse. Les Évangiles rapportent fréquemment ses discussions avec les scribes, spécialistes de la Torah (par exemple, Évangile de Marc 3,22 ; 7,1 ; 12,28).

Lorsqu’un scribe lui demande quel est le plus grand commandement, Jésus ne propose pas une formulation nouvelle, mais cite deux passages de la Torah : « Le premier, c’est : Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; 30tu aimeras le Seigneur ton Dieu … » (Évangile de Marc 12,29-30, citant Deutéronome 6,4-5) ; « Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même… » (Évangile de Marc 12,31, citant Lévitique 19,18).

Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’il y a de plus fondamental dans la foi, Jésus renvoie donc à deux commandements de la Torah. La Torah hébraïque — les cinq livres de Moïse —, les Prophètes (de Josué à Malachie) et les Écrits (des Psaumes aux Chroniques) constituaient, pour Jésus, la Parole de Dieu. Selon l’Évangile de Matthieu, pas même la plus petite lettre (pas un « iota »), ni le moindre trait de la Torah ne passeront ; au contraire, tous les commandements doivent être observés (Évangile de Matthieu 5,17-20).

Action prophétique

Au-delà de son rôle de Rabbi, Jésus se manifeste aussi comme prophète, en continuité avec la tradition des prophètes de l’Ancien Testament. Il proclame la venue — imminente et déjà présente — du Royaume de Dieu, c’est-à-dire l’irruption du pouvoir salvifique divin (Évangile de Marc 1,15 ; Évangile de Luc 11,20), tout en annonçant également sa réalisation future (Évangile de Matthieu 6,10 ; Évangile de Marc 14,25). C’est pourquoi nombre de ses contemporains le considéraient comme un prophète revenu parmi les vivants : « les uns disent Jean le Baptiste, d’autres Élie, d’autres encore l’un des anciens prophètes » ; et Pierre de confesser : « Tu es le Christ » (Évangile de Marc 8,28-29). Le terme grec Christos établit un lien direct avec l’histoire du salut d’Israël : il traduit le mot hébreu Mashiaḥ (Messie), qui signifie « Oint », « Consacré » de Dieu.7 Ainsi, Jésus s’inscrit pleinement dans la lignée des figures prophétiques d’Israël, à la fois par son enseignement, ses actes et sa proclamation d’un monde renouvelé sous le règne de Dieu.

Rembrandt : Jérémie pleure la destruction de Jérusalem, 1630 après J.-C.

Enraciné dans la foi juive

Bien d’autres éléments pourraient encore être évoqués pour souligner l’appartenance juive de Jésus : par exemple, la profonde affinité entre les paraboles de Jésus et celles de l’Ancien Testament — ainsi la parabole de la vigne dans l’Évangile Marc 12,1-11 fait écho à Ésaïe 5 —, ou encore leur proximité avec les paraboles des rabbins.8 Il convient aussi de rappeler que Jésus s’est d’abord senti envoyé aux « brebis perdues de la maison d’Israël », et que c’est par sa rencontre avec une Cananéenne — une femme non juive — qu’il comprit que le salut de Dieu pouvait s’étendre au-delà d’Israël (Évangile de Matthieu 15,21-28 et parallèles). Jésus exerçait également un ministère de guérison, ce qui le rapproche d’autres thaumaturges juifs de son époque.9 Selon les Évangiles, la puissance divine à l’œuvre en lui était telle qu’il pouvait même ressusciter les morts (cf. Évangile de Marc 5,34-43 et parallèles), à l’instar des prophètes Élie (1 Rois 17,17-24) et Élisée (2 Rois 4,32-37).

Tout au long du Nouveau Testament, il est manifeste et clairement affirmé que Jésus était juif, et les Évangiles interprètent l’ensemble de sa vie à la lumière de l’Ancien Testament — la Bible hébraïque —, sacrée pour le judaïsme, et donc sacrée également pour Jésus. Lorsque Jésus critique certaines pratiques religieuses, des interprétations de la Torah ou encore le Temple, il ne rejette pas pour autant le judaïsme, la Torah ni le culte du Temple. Il s’efforce plutôt de promouvoir une manière authentique de vivre le judaïsme selon la volonté de Dieu. À propos du Temple, il cite les paroles du Premier Testament : « Car ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples » (Ésaïe 56,7), et il les associe à une critique sévère : « Mais vous, vous en avez fait une caverne de brigands » (Évangile de Marc 11,17, citant Jérémie 7,11).

Le « Juste souffrant »

Les critiques adressées par Jésus aux détenteurs du pouvoir de son temps entraînèrent contre lui une réaction brutale : il fut poursuivi, arrêté, torturé, puis mis à mort par les puissants. Les Évangiles témoignent du fait que Jésus alla au-devant de ce destin en pleine conscience, dans la lignée des nombreux prophètes persécutés avant lui (Évangile de Matthieu 5,12). Il importe de rappeler avec insistance qu’au temps de Jésus, seule l’autorité d’occupation romaine — représentée par le gouverneur Ponce Pilate — détenait le droit de prononcer la peine de mort.10 Ce ne sont donc pas « les Juifs » qui sont responsables de la mort de Jésus, contrairement à ce que laissent entendre certains passages du Nouveau Testament — généralisations historiquement erronées. La crucifixion était un supplice spécifiquement romain, étranger à la tradition juive.

Inscription de Ponce Pilate, trouvée en 1961 à Césarée maritime, qui prouve que Ponce Pilate était préfet de l’empereur Tibère en Judée de 26 à 36 après J.-C.

La trahison, l’arrestation, les souffrances et la mort de Jésus furent interprétées par lui-même, par ses disciples et par les Évangiles à la lumière de la figure du « juste souffrant ».11 La tradition juive reconnaissait depuis longtemps que la foi — fidélité à Dieu, droiture, amour de Dieu et du prochain — peut certes mener à une vie heureuse (Psaume 1), mais que, parfois, c’est précisément l’engagement pour la dignité humaine et la résistance face à la tyrannie politique, économique ou religieuse qui exposent à la persécution et à la destruction. De telles expériences sont exprimées notamment dans le Psaume 69, dans le livre de la Sagesse (1,16-20 ; 5,1-13), dans Jérémie 11,18-23, ainsi que dans les chants du serviteur souffrant (Ésaïe 40–55). Elles s’inscrivent dans une mémoire partagée de souffrances endurées au nom de la justice — une mémoire que Jésus lui-même porta en lui.

À Jérusalem

Dans ce contexte, les derniers jours de Jésus à Jérusalem et sa Passion sont relatés dans les Évangiles avec de nombreuses références à l’Ancien Testament. L’entrée triomphale de Jésus dans la Ville sainte s’inspire du livre de Zacharie (chapitre 9), et Jésus y est identifié au roi pacifique annoncé : « …monté sur un âne – sur un ânon tout jeune. » (Zacharie 9,9 ; cf. Matthieu 21,5-7). Il s’agit là d’une figure royale radicalement différente — sans cheval de guerre, sans armée, sans palais, sans violence. Jésus est accueilli par la foule avec le cri : « Hosanna ! », une acclamation tirée du Psaume 118,25, chantée lors des trois grandes fêtes de pèlerinage (Pessah, Chavouot, Soukkot). Le mot hébreu Hoshi‘a na — « sauve donc, nous t’en prions » — devient en grec Hosanna, repris dans : « Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! » (Évangile de Matthieu 21,9 ; Psaume 118,25-26).

Giotto di Bondone : Entrée de Jésus à Jérusalem, 1303-1306 après J.-C.

Passion et dernières paroles de Jésus

Jésus monta à Jérusalem avec ses disciples à l’occasion de la fête de la Pâque. Là, il partagea avec eux un dernier repas, souvent appelé la Cène, qui, dans plusieurs de ses éléments, rappelle le repas pascal (Seder) célébré en famille. Toutefois, d’un point de vue historique, ce repas semble avoir eu lieu avant le début effectif de la fête de la Pâque et a été interprété par Jésus dans une perspective nouvelle. Après ce dernier repas, Jésus se rendit avec les siens au jardin de Gethsémani. Là, il exprima son angoisse face à la mort imminente par une parole empruntée aux Psaumes : « Mon âme est triste à en mourir » (Évangile de Marc 14,34 ; cf. Psaume 42,6.12 ; 43,5).

La trahison de Judas est interprétée à la lumière de Zacharie 11,12 (cf. Évangile de Matthieu 27,9), et la crucifixion de Jésus est associée à plusieurs versets des Psaumes. Ainsi, le partage de ses vêtements par les soldats renvoie au Psaume 22,19 : « Ils se partagent mes vêtements, ils tirent au sort mon habit » (cf. Évangile de Matthieu 27,35). Les moqueries adressées à Jésus sur la croix font écho au Psaume 22,9 : « Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime… » (Évangile de Matthieu 27,43).

De façon particulièrement saisissante, les Évangiles rapportent que Jésus mourut en priant des paroles des Psaumes. Selon Marc, ses dernières paroles furent : « Eloï, Eloï, lema sabachtani ? », ce qui signifie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Évangile de Marc 15,34 ; cf. Psaume 22,2). Selon Luc, il remit son esprit entre les mains de Dieu en disant : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Évangile de Luc 23,46 ; cf. Psaume 31,6).

Marc Chagall : Crucifixion blanche, 1938 après J.-C.

« greffés »

Les disciples de Jésus en vinrent à croire qu’il était le Christ — le Messie, l’Oint de Dieu, le Fils de Dieu — non pas en rupture avec leur foi juive, mais précisément à partir d’elle. Ils interprétèrent la mort et la résurrection de Jésus à la lumière des Écritures juives (voir par exemple Évangile de Luc 24 ; Actes des Apôtres 13). Ils continuèrent à fréquenter le Temple (Actes des Apôtres 3) et à célébrer les fêtes juives. Ainsi, la fête de la Pentecôte (Chavouot) eut lieu à l’occasion de la célébration juive des semaines, cinquante jours après la fête des azymes (Mazzot) (cf. Actes des Apôtres 2). En outre, les premiers croyants rompaient le pain le premier jour de la semaine, le dimanche, et célébraient ainsi le « Repas du Seigneur » (Actes des Apôtres 2,42 ; 20,7 ; 1 Lettre aux Corinthiens 11,23-34).

C’est notamment sous l’impulsion de l’apôtre Paul12 que la foi au Christ se diffusa au-delà des premières communautés judéo-chrétiennes vers des cultures non juives, entraînant la naissance d’Églises dans l’Empire romain et au-delà — des Églises qui ne suivaient plus nécessairement tous les commandements de la Torah. Cependant, hier comme aujourd’hui, demeure la vérité que Paul exprime par l’image de l’olivier : le judaïsme est comme un bon olivier, et les croyants en Christ sont comme un rameau greffé sur cet arbre (Lettre aux Romains 11,17-24). Ils ne doivent jamais oublier qu’ils sont soutenus par « la bonne racine » — le peuple juif —, et que l’alliance de Dieu avec Israël n’a jamais été révoquée, car « les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance » (Lettre aux Romains 11,29).

Les oliviers du jardin de Gethsémani

Reconnaître que Jésus était juif — tout comme ses disciples, les apôtres et les membres des premières communautés chrétiennes d’origine juive — nourrit, en tant que chrétien, le respect envers les personnes de confession juive et un sentiment de profonde reconnaissance pour l’histoire de leur foi.

  1. Cf. Arnold Angenendt: Toleranz und Gewalt. Das Christentum zwischen Bibel und Schwert, Münster 5. éd. 2009, 486-592, mit weiterführender Literatur.
  2. Cf. Schalom Ben-Chorin: Bruder Jesus. Der Nazarener in jüdischer Sicht, München 1967; David Flusser: Jesus, Rheinbeck bei Hamburg 1968; Pinchas Lapide / Ulrich Luz: Der Jude Jesus. Thesen eines Juden, Antworten eines Christen, Einsiedeln 1979.
  3. Cf. Schalom Ben-Chorin: Mutter Mirjam. Maria in jüdischer Sicht, München 1971.
  4. Cf. André Flury: Erzählungen von Schöpfung, Erzeltern und Exodus (Studiengang Theologie 1,1), Zürich 2018, 248-249.
  5. Cf. Beate Ego: Reinheit / Unreinheit / Reinigung (AT), sur: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/33086/ (12.01.2025).
  6. Cf.  Annette Schellenberg: Gott, als Vater (AT), auch mütterliche Aspekte, auf: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/33987/ (12.01.2025).
  7. Cf. Ernst-Joachim Waschke: Messias (AT), sur: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/27061/ (12.01.2025); Dieter Zeller: Messias / Christus, auf: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/51997/ (12.01.2025).
  8. Cf. Clemens Thoma / Simon Lauer / Hanspeter Ernst: Die Gleichnisse der Rabbinen, 4 vol., Bern 1986-2000.
  9. Cf. Hanna Rose: Heilung (NT), sur: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/46881/ (12.01.2024).
  10. Cf. Gerd Theißen / Annette Merz: Der historische Jesus. Ein Lehrbuch, Göttingen 3. éd. 2001, 387-414.
  11. Cf. Hans-Jürgen Hermisson: Gottesknecht, sur: https://bibelwissenschaft.de/stichwort/19964/ (12.1.2025); André Flury: Der leidende Gerechte (Weish 2,1a.12.17-20; Mk 9,30-37), in: Die siebzig Gesichter der Schrift, vol. 1: Auslegung der alttestamentlichen Lesungen des Lesejahres B, ed. Schweizerisches Katholisches Bibelwerk, Fribourg 2011, 251-255.
  12. Cf. Schalom Ben-Chorin: Paulus. Der Völkerapostel in jüdischer Sicht, München 1970.

     

    Crédits photos: Photo de couverture: Rembrandt (1652), Tête du Christ. Wikiart / Photo 1: Circoncision du Christ, scène tirée d’un retable à volets représentant la vie de Marie et l’enfance de Jésus, vers 1480 après J.-C., Brabant de Mengen, collection de sculptures, musée Bode de Berlin. Wikimedia Commons. / Image 2: Représentation de Jésus au temple, Maître des panneaux de Polling, 1444 après J.-C., Musée national germanique, Nuremberg. Wikimedia commons. / Image 3: Moïse reçoit les Dix Commandements, Maître de San Vitale, Ravenne, avant 547 après J.-C. Wikimedia Commons / Image 4 : Crédit photo: Jérémie pleure la destruction de Jérusalem, 1630 après J.-C., Rijksmuseum Amsterdam. Wikimedia commons / Image 5: Inscription de Ponce Pilate, trouvée en 1961 à Césarée maritime, qui prouve que Ponce Pilate était préfet de l’empereur Tibère en Judée de 26 à 36 après J.-C., Musée d’Israël, Jérusalem. Photo: André Flury / Image 6: Giotto di Bondone : Entrée de Jésus à Jérusalem, 1303-1306 après J.-C., cycle de fresques dans la chapelle de l’Arène à Padoue (chapelle Scrovegni). Wikimedia commons / Image 7: Marc Chagall : Crucifixion blanche, 1938 après J.-C., Art Institute of Chicago. Wikiart, utilisation équitable / Image 8: Oliviers dans le jardin de Gethsémani. Photo: André Flury

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